En juin 1940, 338 226 soldats britanniques, français et belges ont été évacués des plages de Dunkerque en neuf jours d'une opération militaire improvisée et miraculeuse. Les Anglais ont appelé ça le Dunkirk Spirit, une victoire dans la défaite, le signe que la nation tenait bon. Nous, à Dunkerque, on a une autre perspective. La ville, après le départ des soldats, est restée sous occupation. Elle a été bombardée jusqu'en 1945. Et 90% de ses maisons n'existaient plus à la Libération. Ce n'est pas une autre histoire, c'est la même histoire, vue d'un autre endroit.

Mai 1940 : comment on en est arrivés là

Dix mai 1940. La Wehrmacht lance son offensive à l'ouest. Tout le monde attendait une attaque frontale à travers la Belgique, et effectivement, les Allemands attaquent par la Belgique. Mais le vrai coup de génie militaire de von Manstein, c'est la percée dans les Ardennes, censées être "infranchissables". En une semaine, les blindés allemands ont coupé en deux les forces alliées. Les armées françaises, britanniques et belges au nord sont encerclées.

Le périmètre se resserre. Dunkerque devient le dernier port disponible pour une éventuelle évacuation. La décision d'évacuer, l'Opération Dynamo, est prise à Londres le 26 mai 1940 par Churchill et l'amiral Ramsay. L'objectif initial est modeste : peut-être sauver 30 000 hommes sur les 400 000 encerclés. Personne ne pense qu'on peut faire mieux.

Ce qui va se passer dans les neuf jours suivants va dépasser toutes les prévisions, et créer un des mythes fondateurs de la Seconde Guerre mondiale.

L'Opération Dynamo : les neuf jours qui ont changé la guerre

26 mai au 4 juin 1940. 338 226 soldats évacués. 900 embarcations de toutes tailles. 9 jours sous les bombes. Ce sont les chiffres officiels, ceux que l'histoire a retenus.

La réalité sur les plages était autre chose. Des files d'hommes qui attendent dans l'eau jusqu'aux épaules pour monter sur des canots. Des bateaux qui coulent. Des Stukas qui piquent régulièrement sur les queues. Des navires de transport coulés avec des centaines d'hommes à bord. La "petite armada", les bateaux de pêche, les yachts de plaisance, les chalands réquisitionnés pour aller chercher les soldats dans les hauts-fonds, est réelle, mais elle représente une minorité des évacuations : la majorité s'est faite sur des navires militaires et des ferry.

Côté plages, on distinguait la plage de Malo-les-Bains et la plage de Bray-Dunes, aujourd'hui des stations balnéaires ordinaires où l'été venu on mange des glaces et on fait du char à voile. Sur ces mêmes plages, en juin 1940, des milliers d'hommes attendaient de savoir s'ils allaient rentrer chez eux. Malo-les-Bains et Bray-Dunes portent cette mémoire sous leur quotidien, c'est une des choses qui rend ces plages particulières à qui s'en souvient.

Côté défense, les soldats français de la 1ère Armée tenaient le périmètre. Environ 35 000 soldats français ont été capturés ou tués pour permettre l'évacuation des Britanniques. Ce détail est souvent absent de la narration anglophone du Dunkirk Spirit. Il a fallu quelqu'un pour tenir les Allemands à distance pendant que les bateaux chargeaient, ce quelqu'un, c'était largement les Français.

Le Musée Mémorial 1939-1945 : ce qu'il faut savoir avant d'y aller

Le musée est installé dans un ancien blockhaus allemand, un abri souterrain construit pendant l'occupation, qui a servi de poste de commandement. C'est un lieu physiquement particulier : on descend sous terre, les murs font 2 mètres d'épaisseur, et quelque chose dans l'air change quand on entre dedans. C'est la bonne façon de commencer une visite sur 1940 : en sentant le béton froid du bunker ennemi.

Les collections couvrent la période 1939-1945 dans sa globalité dunkerquoise, pas seulement l'évacuation, mais aussi l'occupation, la résistance, et la destruction progressive de la ville. On y trouve des uniformes, des armes, des documents, des maquettes des plages pendant l'évacuation. Le tout dans un espace qui ne cherche pas à être spectaculaire, il laisse les faits parler.

À noter : le musée est situé sur le site de Zuydcoote, à quelques kilomètres à l'est de Dunkerque. On peut y aller en voiture depuis le centre-ville en 15 minutes, ou combiner avec une visite du Fort des Dunes, qui est tout proche et qui a lui aussi joué un rôle pendant les combats de 1940.

Musée Mémorial 1939-1945, Infos pratiques

Adresse : Rue des Chantiers de France, 59240 Dunkerque (secteur Zuydcoote)

Horaires : Ouvert d'avril à octobre, 10h-18h (fermé le mardi hors saison). Vérifier les horaires sur le site officiel.

Tarifs : Adulte ~6€, enfant ~4€, gratuit pour les moins de 7 ans

Conseil : Combinez avec le Fort des Dunes tout proche, comptez une demi-journée pour les deux sites.

Dunkirk de Nolan (2017) : le point de vue dunkerquois

Sorti en 2017, le film de Christopher Nolan a rapporté 527 millions de dollars dans le monde et a remis Dunkerque sur la carte mentale de millions de personnes. C'est un film spectaculaire, techniquement impressionnant, et, disons-le, un film sur Dunkerque dans lequel on voit quasiment jamais Dunkerque.

Le paradoxe est total : tourné en partie sur les plages de Malo-les-Bains (pour les scènes de plage) et en partie aux Pays-Bas, le film adopte résolument le point de vue britannique. Il n'y a presque pas de personnages français. La ville de Dunkerque elle-même, ses habitants, ceux qui restent après le départ des soldats, est complètement absente. Nolan a fait un film sur "l'esprit de Dunkerque" sans vraiment filmer ce qu'il s'est passé à Dunkerque.

Réaction locale ? Mitigée. Beaucoup de Dunkerquois ont apprécié que le film remette 1940 en lumière, et la fréquentation du musée mémorial a bondi après 2017. Mais il y a aussi une forme d'agacement poli face à ce que certains historiens locaux appellent "l'appropriation britannique de 1940". Churchill a célébré Dunkerque comme une victoire. Pour Dunkerque, c'était le début de quatre ans d'occupation et de bombardements.

Ce qui est historiquement exact dans le film : l'atmosphère de chaos, les files sur les plages, la réquisition de petits bateaux, les attaques aériennes allemandes. Ce qui est simplifié ou absent : le rôle des soldats français dans la défense du périmètre, les pertes civiles, et tout ce qui s'est passé après le 4 juin.

Après Dynamo : quatre ans sous les bombes

Le 4 juin 1940, les derniers bateaux quittent Dunkerque. La ville tombe sous occupation allemande. Et là, l'histoire du Dunkirk Spirit s'arrête, mais l'histoire de Dunkerque, elle, continue. Pendant quatre ans, la ville est une cible stratégique pour les bombardements alliés visant les installations portuaires occupées par les Allemands.

Il a plu des bombes anglaises sur Dunkerque. C'est une réalité difficile à porter. Les alliés bombardaient leur propre camp, ou ce qui avait été leur camp, parce que le port était devenu un instrument de l'occupant. Chaque raid détruisait davantage d'une ville déjà très abîmée.

À la Libération en septembre 1945 (Dunkerque est une des dernières poches de résistance allemande à tomber en France, les Allemands y ont résisté jusqu'en mai 1945), le bilan est stupéfiant : 90% de la ville est détruite. Il ne reste pratiquement rien. Les maisons flamandes du XVIIe siècle, les ruelles historiques du centre, les bâtiments anciens, disparus.

La reconstruction est rapide, fonctionnelle, et souvent déprimante sur le plan architectural. C'est le style des années 50-60 : rationnel, peu ornemental, pensé pour loger des gens vite plutôt que pour créer une ville belle. Les exceptions, l'hôtel de ville Art déco, le beffroi, datent d'avant-guerre ou sont des reconstructions soignées. Le reste est, disons, honnête.

C'est pour ça que Dunkerque ne ressemble à aucune autre ville française historique. Elle n'est pas historique. Elle a été refaite. Et elle porte ça avec une certaine dignité, pas de nostalgie ostentatoire, juste la conscience que ce qui compte, c'est la ville vivante, pas les pierres.

Pourquoi Dunkerque parle peu de 1940 aux touristes

C'est une observation que font souvent les visiteurs : par rapport à la Normandie, par rapport à Verdun, Dunkerque ne met pas particulièrement en avant son histoire de guerre. Pas de commémorations spectaculaires dans le centre-ville, pas de boutiques de souvenirs militaires à tous les coins de rue, pas de "tourisme de la bataille" massif.

Plusieurs raisons à ça. D'abord, c'est une défaite, pas une victoire. L'évacuation de Dunkerque est un épisode remarquable dans une débâcle militaire française. La France n'a pas gagné en 1940. La reconstruction identitaire d'après-guerre s'est davantage construite autour de la Résistance et de la Libération, des récits plus propices à la fierté nationale.

Ensuite, le Dunkirk Spirit est une appropriation britannique d'un événement qui s'est passé en France. Pour Dunkerque, cela crée une relation ambivalente avec sa propre histoire : être célèbre pour quelque chose que les Anglais ont fait chez vous, pendant que votre ville brûlait. C'est un peu compliqué à mettre en brochure.

Enfin, et c'est peut-être la vraie raison, la mémoire est encore vivante. Il y a des familles dunkerquoises qui ont perdu des membres en 1940. Des gens dont les parents ont vécu l'évacuation ou l'occupation. Ce n'est pas du passé abstrait : c'est la mémoire d'une génération qui vient juste de partir. Quand la mémoire est aussi proche, elle n'a pas besoin d'être touristifiée. Elle se transmet autrement, dans les conversations de famille, dans les prénoms, dans les silences.

Pour un visiteur qui veut vraiment comprendre Dunkerque, pas juste la voir en surface, prendre le temps d'aller au musée mémorial, de marcher sur les plages de Malo en sachant ce qui s'y est passé, et de regarder l'architecture fonctionnelle du centre-ville comme le récit qu'elle est : c'est le seul tourisme qui mérite d'être fait ici. Tout le reste est du survol.

Pour aller plus loin sur l'histoire de Dunkerque

Le Musée Portuaire, l'histoire maritime de Dunkerque des corsaires à aujourd'hui

Le Fort des Dunes, le fort où les combats de 1940 ont été les plus intenses

Jean Bart, corsaire et légende, l'autre grand héros de l'histoire dunkerquoise

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