Binche : le carnaval comme cérémonie d'État

Binche est une ville wallonne de 33 000 habitants, à 60 kilomètres au sud de Bruxelles. Son carnaval est l'un des plus anciens d'Europe, les premières traces datent du XIVe siècle, et il est inscrit au Patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO depuis 2003. Ce n'est pas rien. C'est même une distinction qui pèse lourd dans la manière dont Binche vit son carnaval : avec une conscience aiguë que ce qu'on fait ici est regardé, préservé, documenté.

Le cœur du carnaval de Binche, ce sont les Gilles. Environ 1 500 hommes (exclusivement des hommes, et exclusivement des habitants de Binche) qui revêtent chaque année des costumes identiques depuis des siècles : habit rembourré de paille de forme bouffante, masque en cire de couleur cire brûlée avec moustache et lunettes vertes, chapeau à plumes d'autruche de 80 à 100 cm de hauteur. Le mardi-gras, ils sortent à 4h du matin au son des tambours, puis défilent jusqu'au soir en distribuant des oranges à la foule. Et là, une règle absolue : on ne ramasse pas les oranges avec les mains.

On ne dit pas ça pour rire, c'est une tradition strictement observée. Les oranges que les Gilles lancent depuis leurs hottes doivent être attrapées dans une poche, une veste, un chapeau, ou laissées tomber. Ceux qui tendent les mains pour attraper risquent de se faire lancer l'orange à la figure (ce qui est arrivé, et pas qu'une fois). L'orange symbolise la fertilité et la générosité, mais c'est le Gille qui décide de vous la donner, pas vous qui la prenez. Nuance importante.

La durée officielle est de trois jours, dimanche, lundi, mardi gras, mais le mardi-gras est le jour central. Les Gilles défilent, les tambours battent sans arrêt depuis l'aube, et la place de Binche devient un spectacle d'une précision presque militaire : chaque Gille à sa place, chaque geste codifié, chaque costume conforme à la tradition. On est face à quelque chose de beau, de puissant, et qu'on regarde comme spectateurs. Les costumes coûtent entre 2 000 et 5 000 euros pour un Gille, et les places dans les tribunes se réservent des mois à l'avance.

Dunkerque : le carnaval de Dunkerque, c'est pas un folklore, c'est une religion

Le carnaval de Dunkerque n'est pas classé UNESCO. Il n'est pas très connu hors du Nord. Il réunit pourtant jusqu'à 80 000 personnes dans les rues en certains jours de février-mars, et il dure depuis 1553, soit avant Binche, pour les amateurs de statistiques.

Le principe est différent. À Dunkerque, pas de Gilles, pas de costume unique réglementé. À la place : les bandes. Des groupes qui se forment autour d'un tambour-major et d'une fanfare, qui défilent dans les rues en chantant, en dansant, en costume, mais le costume est libre, personnel, souvent grotesque et délibérément absurde. Des masques de vieux, des tenues de dame des années 30, des déguisements de poissons géants, des combinaisons intégrales rose fluo : la liberté est totale. Ce qui ne change pas, c'est la bande derrière le tambour-major, le rythme des cuivres et des tambours, et la foule qui suit.

Le jet de harengs depuis la mairie est le moment le plus photographié du carnaval. Le maire de Dunkerque, ou son représentant, lance des harengs fumés depuis les fenêtres de l'Hôtel de Ville sur la foule rassemblée en dessous. C'est une tradition qui remonte aux pêcheurs qui partaient pour la grande pêche et que les armateurs offraient un dernier repas avant le départ. Aujourd'hui, c'est un moment collectif d'une intensité particulière : les harengs volent, la foule se presse, les confettis tombent, et quelqu'un attrape invariablement un hareng dans la figure (il a plu. Normal. On est dans le Nord.).

Les confréries dunkerquoises sont l'autre pilier du carnaval. Des associations locales qui maintiennent des traditions spécifiques, confrérie des sociétés ostréicoles, des boulonnaises, des pêcheurs, chacune avec ses propres costumes, ses propres chants, son propre positionnement dans le défilé. Ce n'est pas la fantaisie pure : il y a une structure, des codes, une appartenance. Mais ces codes ne sont pas verrouillés depuis le XIVe siècle, ils évoluent, se négocient, accueillent les nouveaux membres.

Le tableau comparatif (sans liste plate : on intègre)

Voilà ce qu'on peut dire honnêtement sur les deux carnavals, en les comparant sur les critères qui comptent vraiment pour quelqu'un qui se demande lequel choisir.

Sur les dates : Binche se tient sur trois jours fixes autour du mardi-gras (donc en février, date variable selon le calendrier liturgique). Dunkerque s'étale sur plusieurs weekends de janvier à mars, il y a plusieurs bandes dans la saison, et le carnaval de la ville elle-même (les "trois jours") a lieu en février-mars selon le calendrier. Dunkerque est donc plus flexible pour le visiteur qui ne peut pas choisir la date exacte.

Sur l'ambiance : à Binche, on assiste à un spectacle. Les Gilles défilent, la foule regarde depuis les trottoirs ou les tribunes. C'est beau, c'est organisé, c'est impressionnant, mais on est du côté de la haie. À Dunkerque, on est dans le défilé. La foule n'est pas séparée des participants par un cordon de sécurité : tout le monde défile, tout le monde est en costume si on veut, et la bande avance dans les rues avec ses suiveurs. La limite entre spectateur et acteur n'existe pas.

Sur l'accessibilité : Binche nécessite de réserver très tôt (hôtels et tribunes partent des mois à l'avance pour le mardi-gras). Dunkerque est plus accessible spontanément, même si les week-ends principaux sont aussi très fréquentés. Les deux villes sont bien desservies par train depuis Lille ou Bruxelles.

Sur le côté touristique : Binche a une infrastructure touristique autour de son carnaval, le Musée international du Carnaval et du Masque mérite le détour même hors saison, les restaurants du centre ont des menus spéciaux. Dunkerque reste moins "packagée" : on y mange dans les estaminets locaux, on dort dans des hôtels de ville sans brochure en quatre langues. C'est moins confortable, c'est plus authentique.

Sur le coût : à Dunkerque, le carnaval lui-même est gratuit, la rue est à tout le monde. Les tribunes payantes existent mais ne sont pas obligatoires. À Binche, les tribunes sont payantes (20-50€ selon l'emplacement) et pratiquement indispensables pour bien voir les Gilles. L'hôtellerie à Binche est plus chère en période de carnaval.

Verdict honnête : c'est Binche qu'on regarde, c'est Dunkerque dans lequel on se retrouve embarqué

On va être directs : Binche est un spectacle qu'on regarde. Un très grand spectacle, d'une beauté formelle rare, avec une charge historique et symbolique considérable. Si vous aimez observer et photographier, si vous voulez être ému par quelque chose de précis, codifié, maîtrisé, allez à Binche. Vous ne serez pas déçu.

Dunkerque, c'est autre chose. C'est quelque chose dans lequel on se retrouve embarqué sans vraiment l'avoir décidé. On arrive pour regarder la bande passer, et deux heures plus tard on est dans la bande. On a enfilé un masque emprunté à quelqu'un qu'on ne connaissait pas il y a deux heures, on chante une chanson dont on ne comprend pas toutes les paroles, et on marche derrière un tambour-major en direction de l'estaminet suivant. C'est pas un folklore, c'est une religion, et on vient de se faire convertir sans le chercher.

Dunkerque vous prend par la main (ou par la bière, selon l'heure) et vous intègre. C'est rare dans un carnaval. C'est même rare tout court.

Notre conseil : si vous ne pouvez en faire qu'un, c'est Dunkerque. Moins connu, moins cher, moins confortable, et probablement le souvenir le plus fort. Mais si vous pouvez faire les deux dans la même saison (le calendrier permet souvent de placer les deux sur un même voyage depuis Lille), faites les deux. Ils ne se contredisent pas, ils se complètent parfaitement. D'un côté, la Flandre qui se regarde elle-même avec fierté. De l'autre, la Flandre qui vous invite à entrer dans le cadre.